Analyse
Mise en concurrence d’EDF : comment la France a affaibli son nucléaire, déplacé la valeur hors de l’outil productif et renchéri l’électricité
Pendant des décennies, la France a bénéficié d’un avantage unique en Europe : une électricité abondante, pilotable, peu carbonée et à coût stable, issue d’un parc nucléaire amorti.
La mise en concurrence du secteur électrique devait préserver cet avantage tout en faisant baisser les prix. Vingt ans plus tard, le résultat est inverse.
1. Quand le prix de l’électricité ne reflète plus son coût
Le prix français est désormais fixé par le gaz marginal européen.
Bien que le mix électrique français repose majoritairement sur le nucléaire et l’hydraulique, le prix final est déterminé par le prix marginal européen, c’est-à-dire la dernière centrale appelée pour équilibrer le réseau — le plus souvent une centrale à gaz.
Le graphique est sans ambiguïté : les prix de l’électricité suivent presque parfaitement ceux du gaz, y compris lors des chocs extrêmes de 2021–2022.
👉 Le consommateur français paie une électricité indexée sur le gaz, alors même que ce gaz n’est pas nécessaire à la production nationale.
Ce mécanisme efface mécaniquement l’avantage nucléaire français.
2 — L’ARENH : une concurrence artificielle
2.1 — Le mécanisme de la distorsion
Pour rendre possible la concurrence, EDF est contrainte de céder une partie de sa production nucléaire à un prix fixé administrativement, indépendamment des conditions de marché.
Cette contrainte crée une distorsion structurelle entre coûts physiques et prix de vente.
2.2 — La conséquence directe : qui capte la valeur ?
Cette distorsion se traduit directement dans la structure du prix payé par le consommateur.
Note — Les fournisseurs regroupent les principaux acteurs de la fourniture d’électricité en France (TotalEnergies, Engie, EDF via ses offres de marché, Ekwateur, Mint Énergie, Ohm Énergie…), distincts du rôle de producteur nucléaire historique.
La valeur issue de la hausse des prix ne revient plus principalement au producteur.
2.3 — La question décisive
La rente finance-t-elle le système électrique ?
La question centrale n’est pas seulement de savoir qui capte la valeur, mais si cette valeur renforce réellement le système électrique.
Les ordres de grandeur montrent une dissociation nette entre captation de valeur et investissement productif.
Méthodologie — Les chiffres reposent sur des estimations agrégées issues des données publiques (rapports financiers, prix de marché, volumes ARENH). Ils visent à comparer des ordres de grandeur entre valeur captée par la fourniture et investissements productifs réalisés dans le système électrique français.
3. EDF affaiblie, nucléaire fragilisé, prix durablement élevés
1 2011 — Debut pression ARENH
2 2020 — COVID
3 2022 — Crise energie + arrets nucleaires
4 2023 — Reprises partielles
En forçant EDF à vendre à prix administré une production stratégique, on réduit sa capacité d’autofinancement, sa visibilité de long terme et sa capacité à maintenir et moderniser son parc.
Les indisponibilités nucléaires observées ces dernières années sont le résultat d’un sous-investissement chronique, dans un contexte où EDF est utilisée comme variable d’ajustement politique.
👉 Moins d’entretien → moins de nucléaire disponible
👉 Moins de nucléaire → plus de gaz marginal
👉 Plus de gaz marginal → prix plus élevés
Le système s’auto-alimente.
Conclusion — un système qui déplace la valeur
Le coût de production de l’électricité nucléaire française est resté globalement stable. Pourtant, les prix ont fortement augmenté.
Cette hausse n’a pas renforcé le producteur historique : EDF investit sous contrainte, s’endette sur la durée et réduit ses effectifs.
La valeur créée par la hausse des prix a été captée ailleurs, par des intermédiaires protégés par les règles du marché, sans création équivalente de capacités productives.
👉 Ce n’est pas un échec conjoncturel.
👉 C’est un échec de conception.